Texte: Peter Hossli Photos: Katarina Premfors

La banlieue de Doha, au Qatar, dans le golfe Persique. Il est 13 heures. Van Meek, 45 ans, directeur de l’information, dirige la conférence de midi à la chaîne d’informations Al Jazeera English. Des collègues de Londres et de Sarajevo y participent par vidéo interposée. Rythme et concentration soutenus. En un rien de temps, Van Meek annonce les faits connus. Beyrouth: 22 morts, dont l’attaché culturel iranien. Probablement des voitures piégées.
On va procéder comme ça: «Zena rapporte l’info en direct de Beyrouth, Soraya de Téhéran. Je veux connaître la réaction des Saoudiens, des Qataris, de toute la région.»
C’est une info importante, dit-il, en expliquant: «La guerre civile en Syrie s’étend au Liban.» Une collègue l’interrompt. «C’est un phénomène complexe. Comment expliquer ça?» Van Meek connaît la réponse. Il explique lentement, prudemment, dans un anglais très clair.
C’est un Américain de Miami. Il travaille pour Al Jazeera depuis 2006. «Parce que cette chaîne d’information cherche à expliquer ce qui se passe dans le monde, dit-il. Aujourd’hui, presque personne ne fait ça.»

Aujourd’hui, Al Jazeera, qui signifie «l’île» en français, est considérée comme «le projet arabe le plus réussi de ces vingt dernières années», selon Mostefa Souag, directeur général de la chaîne. 220 millions de foyers dans plus de 100 pays la reçoivent. Des correspondants fixes installés dans près de 70 pays rapportent l’info. Des reporters et des producteurs de plus de 60 nations travaillent dans la seule ville de Doha. Depuis 2006, en plus d’Al Jazeera Arabic, il y a Al Jazeera English. A l’été 2013, New York Al Jazeera America a été lancée.
Le trafic s’écoule paisiblement sur les routes larges et bouchonnées de Doha. Le vent souffle du sable du désert. La ville ressemble à un immense chantier. Il y a des quartiers délabrés, comme certains à Beyrouth, d’autres flambant neufs, comme à Dubaï.
La zone autour du siège d’Al Jazeera est loin des gratte-ciels de verre du centre-ville, elle a l’air inhospitalière. Derrière la porte d’entrée bien gardée, on accède à un parking couvert avec des bâches qui servent à protéger les voitures de la chaleur pendant la canicule en été. Des antennes paraboliques recouvertes d’une fine couche de sable dépassent des hautes clôtures. Deux bâtiments sobres se font face. L’un diffuse Al Jazeera Arabic, l’autre, Al Jazeera English – deux mondes différents mais qui n’en font qu’un.

Peu avant 10 heures. En plein milieu de la salle de rédaction vivement éclairée d’Al Jazeera English, on aperçoit le pupitre de la présentatrice, tout près de l’équipe du directeur de l’information Van Meek. Sue Turton se regarde une dernière fois dans le miroir, rajuste son maquillage et sa coiffure, vérifie son texte dans le prompteur. Derrière elle, on aperçoit une vaste carte du monde. «Silence, s’il vous plaît! s’écrie une productrice, le direct dans vingt secondes.» Des horloges indiquent l’heure à Washington, Londres, Doha et Kuala Lumpur.
Cinq, quatre, trois, deux, un. La lumière rouge s’allume. «Bonjour… c’est Al Jazeera… je suis Sue Turton… voici les dernières nouvelles…» Dans un anglais précis, elle présente les actualités en provenance du Chili, de Russie, des Philippines et des Etats-Unis.

C’est d’ailleurs ce qui décida Anstey à quitter la chaîne ITN pour Al Jazeera. Il raconte avoir une fois couvert une inondation au Bangladesh et filmé des centaines de cadavres. Personne à la rédaction d’ITN n’a été intéressé par son histoire qui «n’avait aucun lien avec l’Angleterre». A Al Jazeera, c’est bien différent. «Nous pensons de manière globale. Peu importe où les choses se passent. Nous rapportons ce qui est important.»
Il dit se méfier des a priori, au même titre que ses journalistes. «Nous cherchons toujours à aller au fond des choses.» Pourtant la chaîne a une aura négative. Après les attaques terroristes du 11 septembre 2011, un vent de discrédit a soufflé sur Al Jazeera. Le prince de la terreur Oussama ben Laden avait envoyé des vidéos à Doha. Al Jazeera les a diffusées.
Au cours de la guerre en Irak, en 2003, Al Jazeera a montré comment des bombes américaines mal dirigées ont tué des civils irakiens. «Al Jazeera favorise le terrorisme», a grondé le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld.

Un thème brûlant à Doha. Surtout depuis que le monde arabe est en ébullition. On dit qu’Al Jazeera aurait contribué à la chute de Mouammar Kadhafi en Libye et à celle d’Hosni Moubarak en Egypte. «Le printemps arabe a été décisif, dit Ashtey. Nous ne l’avons pas déclenché, mais nous avons influencé la façon dont le monde le perçoit.»
Après le soulèvement en Tunisie en 2011, environ 50 000 Egyptiens se seraient prononcés sur Facebook contre le président Moubarak. Un fait qui n’a pas échappé aux journalistes de Doha qui l’ont aussitôt diffusé. Les réactions ont été immédiates dans les pays arabes. «Cela a accéléré le mouvement.»
Il faut traverser une rue pour rejoindre la salle de rédaction d’Al Jazeera Arabic. Des hommes vêtus de dishdasha sont assis dans la salle de contrôle. La rédaction est séparée du pupitre du présentateur pour qu’il ne soit pas gêné par le brouhaha dans la salle. Les journalistes arabes discutent vivement de politique. «La politique occupe dans notre vie une place bien plus importante qu’en Occident», explique Rawan Al-Damen, 34 ans. Elle dirige le département documentaire d’Al Jazeera Arabic. «C’est le ministre de la Culture en place qui décide si tes enfants peuvent aller à l’école ou non. En Occident, tous les enfants vont à l’école.»

Elle a découvert le secret d’Al Jazeera seulement en commençant à y travailler. «Personne ne cherche à t’influencer et il y a assez d’argent pour faire des documentaires.» Peu de journalistes occidentaux peuvent en dire autant: «Al Jazeera doit son succès à son budget important et au fait que la qualité journalistique prime sur tout. Enlevez un de ces deux éléments et vous assisterez à la disparition d’Al Jazeera.»
Mais jusqu’où va son indépendance? Les critiques disent qu’Al Jazeera Arabic n’est que le porte-parole du monde musulman. Que l’émir du Qatar s’en sert principalement pour faire connaître sa ligne politique. «C’est faux, répond Al-Damen. Mon chef ne m’a encore jamais appelée pour m’imposer mes interlocuteurs. Si ça devait arriver, je démissionnerais immédiatement.»

Il ne peut guère y avoir de solution au Proche-Orient et les médias arabes y sont pour quelque chose. «Nous devons arrêter de pleurer ensemble l’histoire des Palestiniens, dit Al-Damen. Nous devons parler de succès, d’histoires sur la Palestine qui se terminent bien.»
Se fait-elle entendre? «Les femmes qui travaillent à la télévision sont pour la plupart présentatrices, on trouve très peu de productrices», confie-t-elle. Sur ce plan, Al Jazeera fonctionne comme bon nombre de chaînes de télévision dans le monde: «En tant que femme, je dois travailler trois fois plus pour me faire accepter.»
Adrian Finighan, 49 ans, est tranquillement assis dans son fauteuil. Dans cinq heures, le présentateur d’Al Jazeera English passe à l’antenne. Il a travaillé pendant dix-sept ans pour la BBC et pendant cinq ans pour CNN. Après un bref détour par les relations publiques, il a accepté une offre de Doha.

Comme tous les autres, Finighan travaille quatre jours suivis de quatre jours de congé. Il n’est pas la seule star de la télévision à avoir quitté une grande chaîne américaine pour rejoindre Al Jazeera. Doha attire de nombreux journalistes expérimentés, en raison des hauts salaires proposés. Ils ne paient pas d’impôts. Mais il faut supporter la solitude. Finighan vit seul au Qatar, comme bon nombre de journalistes occidentaux. Sa femme et ses enfants ne l’ont pas suivi. «Nous n’avons pas trouvé les bonnes écoles», explique-t-il. Il se rend régulièrement à Londres pour voir sa famille.
L’argent d’Al Jazeera provient de la terre. Le Qatar est une péninsule dans le golfe Persique et ne fait qu’un quart de la taille de la Suisse. A peine 20 000 personnes y vivaient après la Seconde Guerre mondiale. La plupart étaient analphabètes. Aujourd’hui, on compte 200 000 Qatariens, et 1,8 million de travailleurs étrangers. Sous le sable se cache beaucoup de pétrole, et les fonds marins abritent de grandes quantités de gaz naturel. L’Etat a investi plus de 100 milliards de dollars à l’étranger, par exemple dans Volkswagen, dans l’aéroport d’Heathrow à Londres et dans le Credit Suisse.

L’argent qui coule a ses bons et ses mauvais côtés. «En tant que journaliste, on apprécie de ne pas avoir à générer des bénéfices, confie-t-il. Mais le fait de ne pas avoir à faire de l’audimat peut aussi s’avérer dangereux: les changements nécessaires arrivent parfois trop tard.» La chaîne doit changer d’image pour paraître plus jeune. Le studio est tout à coup trop grand. D’autant que de plus en plus de personnes regardent les émissions sur leurs smartphones. «Sur l’iPhone, le présentateur est à peine visible.»
C’est ce que devra changer Ramzan Al Naimi, le directeur du département visuel. Il raconte que «l’année 2014 sera une année créative pour Al Jazeera». Al Naimi, 33 ans, travaille dans l’un des rares bureaux lumineux. Il porte une dishdasha et réarrange à plusieurs reprises sa coiffe. Sur le bureau se trouve un écran Apple. Les murs sont ornés de portraits de Steve Jobs, Einstein et Matisse.

Al Jazeera English et Al Jazeera Arabic affichent encore des images distinctes. Mais maintenant, Al Naimi entreprend de les fusionner pour les adapter à l’image d’Al Jazeera America. «Le design doit être clair, impeccable et simple.» Son modèle? Apple.
La conférence de midi touche à sa fin. On termine par le sport. «Je m’intéresse à la qualification de la France pour la Coupe du monde, explique Van Meek, directeur de l’information. Une élimination de la France ferait chez nous les gros titres.» Il rit.
Le plaisir sera pour une autre fois. La France gagne et ira à la Coupe du monde. Al Jazeera ne fait que donner le résultat.
Azad Essa, 31 ans, travaille depuis trois ans pour Al Jazeera. Il a grandi en Afrique du Sud.
Azad Essa écrit pour le site internet en langue anglaise. Il est originaire de Durban, porte un jour des jeans et un chandail, et le lendemain un caftan, un vêtement qui tombe jusqu’aux chevilles.
Ce journaliste ne pouvait pas s’exprimer dans son pays natal. «Tout le monde me demandait sans cesse les mêmes histoires, ça a fini par me lasser.»
Essa voulait aller plus loin, faire de l’info en profondeur et élargir ses horizons. Il a lancé son propre blog, alliant journalisme et sociologie. Ses textes ont eu du succès. Un éditeur les a publiés dans un livre. C’est à ce moment même qu’il a postulé chez Al Jazeera, et obtenu un emploi.
Ici, à Doha, il a trouvé une entreprise de médias qui lui permet d’écrire des articles sur toute l’Afrique. «Ils m’envoient là où je souhaite aller.» Il a réalisé des reportages sur les famines en Somalie et au Kenya, couvert la guerre civile au Congo et la campagne électorale au Sénégal. Il a écrit sur une terrible sécheresse en Namibie: «Personne, à par moi, ne s’y intéressait.»

Cela l’aide énormément dans son travail de journaliste. «Cela m’évite d’avoir des a priori erronés, dit Essa. De cette manière, ils sont identifiés avant même qu’Al Jazeera ne puisse les diffuser.»
Pour Essa, Doha est un «lieu étrange, sans culture, où il n’y a que de l’argent et où vouloir s’occuper des problèmes de la société s’avère être une tâche d’envergure.» Il dit y séjourner surtout pour se remettre de ses reportages. «Je fais le plein d’énergie avant de repartir.»
Dans tous les cas, il retournera un jour en Afrique du Sud. «Et cela pour y mettre en œuvre ce que j’ai appris auprès d’Al Jazeera.»

